Chopin ou Le Poète, par Guy de Pourtalès


Eugène Delacroix ; Portrait de Frédéric Chopin, 1838



Extraits de:


Guy de Pourtalès

Chopin ou le poète

(1934)


"Lorsqu’on lui demandait, après quelqu’une de ses improvisations au piano d’une audace toujours un peu sombre, mais d’une si poignante, d’une si dramatique tendresse, de quel nom il fallait appeler cette atavique désolation qui semblait chose trop âgée pour son jeune être, il répondait par le mot polonais de zal. Mot qu’il répétait, qu’il aimait, susceptible de régimes différents et qui tantôt renferme tous les attendrissements, toutes les humilités, tantôt la rancune, la révolte, les vengeances glaciales. Mot qui signifie aussi bien regret inconsolable, que menace, ou amertume stérile, et qui pourrait convenir enfin à tous ces Hamlets cruels et poètes que sont les Slaves.


Dès sa seizième année, le zal fut le bel ennemi de son bonheur, l’ennemi qu’on arme toujours de neuf quand on a le cœur romantique et que la destruction de soi apparaît comme la plus éclatante des formules de la vie. Pour s’être connu, puis cultivé sans résistance, Chopin a réussi ce miracle exceptionnel d’être lui-même tout entier avant que la vie lui eût rien appris. De rester lui contre elle, en dépit d’elle. La somme de connaissances qui lui était nécessaire, il la possédait à seize ans. Elle se réduisait aux sept notes de la gamme, qui suffisent à l’expression de tous les sentiments. Il n’était tourmenté du besoin d’aucune autre nourriture que la recherche de son propre style. C’était là sa manière d’atteindre à une vérité. En dehors de son piano, l’univers, vraiment, n’était que littérature.


Aussi son père lui permet-il de quitter l’école à dix-sept ans pour se donner tout entier à la musique. On installe pour lui, sous le toit, une petite chambre de travail, avec un vieux piano et une table. C’est là qu’il écrit ses premières œuvres. Et c’est dès cette époque déjà qu’en essayant ses forces il acquiert ce toucher, ce style si neufs, qui vont faire bientôt l’étonnement du monde artistique.


(...)


Mais c’est l’année suivante seulement [1829] qu’il va trouver sa voix. Un soir qu’il est à l’Opéra, il remarque dans un petit rôle une jeune cantatrice au timbre clair, aux cheveux blonds, à la bouche attrayante. Il apprend qu’elle se nomme Constance Gladkowska et qu’elle est encore élève du Conservatoire. Trois semaines après, il découvre sa maladie en écrivant une valse:


« J’ai, peut-être pour mon malheur, trouvé mon idéal. Il y a déjà six mois que j’en rêve chaque nuit et je ne lui ai pas encore adressé la parole. C’est à son intention que j’ai composé l’Adagio de mon Concerto (en fa mineur, op. 21) aussi bien que la Valse (op. 70, n°3) écrite ce matin même et que je t’envoie. Remarque le passage marqué d’une croix. Personne, toi excepté, n’en sait la signification. Que je serais heureux, mon bien-aimé, si je pouvais te la jouer. Dans la cinquième mesure du trio, la mélodie grave domine jusqu’au mi bémol d’en haut, en clé de sol. Je ne devrais pas te le dire, étant sûr que tu l’aurais senti de toi-même. »


Cette confidence s’adresse à Titus, l’ami cher entre tous parce qu’il est musicien comme lui, et Chopin trouve du premier coup les deux mots qui seront désormais les clés de toute sa vie: « malheur » et « idéal ».


(...)


Dans ce malheur, dans cet idéal, il s’agit naturellement de Constance Gladkowska. Et il ajoute quelque temps après:


« Tu ne peux imaginer combien Varsovie me semble triste. Si je ne me sentais heureux dans le cercle de ma famille, je n’y tiendrais pas ici. Oh! qu’il est amer de n’avoir personne avec qui partager la tristesse et la joie. Oh ! qu’il est affreux, quand le cœur est oppressé, de ne pouvoir l’épancher ! Tu sais ce que je veux dire. Maintes fois je raconte à mon piano ce que je voudrais te confier à toi. »

Le 4 septembre, il écrit à Titus:


« J’ai des accès de rage. Je ne bouge toujours pas. Je n’ai pas assez de force pour fixer le jour de mon départ. J’ai le pressentiment que si je quitte Varsovie, je ne reverrai plus jamais ma maison. Je m’imagine que je pars pour mourir. Ah! quelle tristesse ce doit être de ne pas mourir où l’on a toujours vécu ! Que ce serait affreux pour moi de voir à mon lit de mort un médecin ou un domestique indifférents au lieu de tous les miens. Je voudrais passer quelques jours chez toi; peut-être y retrouverais-je un peu de tranquillité. Mais, comme je ne le puis, je me borne à parcourir les rues, abîmé dans ma tristesse, et je rentre, mais pourquoi ? Pour y poursuivre mes chimères. L’homme est rarement heureux. S’il ne lui est destiné que de courtes heures de félicité, pourquoi renoncerait-il à ses illusions qui sont, elles aussi, fugitives ? »



(...)



Dans une lettre à son ami Matuszynski, il écrit encore le jour de Noël 1830 :


« Je désirais ardemment recevoir ta lettre; tu sais pourquoi. Quelles joies me causent les nouvelles de mon ange de paix. Que j’aimerais toucher toutes les cordes, non seulement celles qui évoquent des sentiments orageux, mais celles où sonnent les lieder dont l’écho à demi-éteint erre encore sur les rives du Danube... Mais je ne puis vivre comme je voudrais... Tu me conseilles de faire choix d’un poète. Ne sais-tu donc pas que je suis l’être le plus irrésolu de la terre, et qui n’a choisi avec bonheur qu’une seule fois en sa vie ?


Tous les dîners, soirées, concerts, bals, m’ennuient. J’en ai par-dessus les oreilles. Je ne puis faire ce que je veux; je dois m’habiller, me pomponner, me chausser, me coiffer et jouer l’homme tranquille dans les salons pour rentrer ensuite chez moi et tonner sur le piano. Je n’ai pas de confident, je dois faire le poli avec tout le monde. Pardonne ces plaintes, mon cher Jean, mais elles me calment et me donnent du soulagement. »



Lettre autographe de Chopin (au Comte Albert Grzymala)



(...)


Il se confie à Titus :


« Le sort m’a conduit ici. On y respire doucement, il est vrai. Mais peut-être y soupire-t-on davantage aussi. Paris est tout ce que tu voudrais qu’il fût. Tu peux t’y divertir, t’y ennuyer, y rire, y pleurer, y faire ce que bon te semble sans que personne te gratifie d’un regard. Chacun suit tout uniment son chemin. Je ne sais s’il y a une ville sur terre où l’on trouve plus de pianistes qu’à Paris, mais où il y ait aussi plus d’ânes bâtés et de virtuoses.


Ah, comme je voudrais t’avoir auprès de moi. Si tu savais comme c’est triste de ne pouvoir soulager son âme. J’aime bien le commerce des hommes. J’entre facilement en relations, aussi ai-je des relations par-dessus les oreilles ; mais il n’y a personne, personne qui puisse me comprendre. Mon cœur bat pour ainsi dire toujours en syncopes, et je m’en plains, et je voudrais une pause – la solitude – et que durant tout le jour nul être ne me vît ni ne m’adressât la parole. (...)


– Quand nous reverrons-nous ? Peut-être jamais, car je t’assure que ma santé est misérable. Extérieurement je suis gai, mais intérieurement je suis mordu. Sombres pressentiments, agitations, insomnie, nostalgie, indifférence envers tout. Plaisir de vivre et, tout de suite après, le désir de la mort... »

(...)

Ce n’est pas délibérément qu’un artiste découvre, puis façonne le résidu de ses expériences amoureuses. Les joies et les souffrances, il les reçoit, il s’en laisse travailler, et c’est après seulement le rude labeur des luttes contre soi-même, la corrodation de chacune de ses illusions sous le sel de ses larmes, que peut naître le fruit coûteux dont il portait le germe.


C’est de cette chimie obscure, des déceptions que lui causaient peu à peu les lettres de Marie Wodzinska, que sortit la Ballade en sol mineur (op. 23). Schumann la disait un des morceaux les plus sauvages, les plus personnels de Chopin. Il aurait pu ajouter: le plus douloureux, donc le plus passionné, puisqu’il n’y a pas de passion sans douleur. Ici, c’est la passion même que nous voyons en croix, dont nous entendons les cris.


Quel puissant instinct de poète de traiter son mal sons la forme narrative, comme un conte dramatique ! Car la ballade est, en théorie, un morceau pour chant avec accompagnement. Chopin transposait sous forme de légende le vieux mal des hommes qui était devenu pour la seconde fois le sien. C’est par là, par ce qu’elle nous raconte de lui, par ce côté involontaire, irrésistible, d’un sentiment unique et malheureux, que la Ballade en sol mineur garde un accent qui nous flatte. Elle nous convainc que nous aussi, nous sommes marqués du signe de l’amour.

(...)

Sand affirme que plusieurs des Préludes sont nés de ses angoisses.


« Il y en a un, raconte-t-elle, qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé; nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés par notre voiturier à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive en effet; mais elle s’était comme figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit d’un air égaré et d’un ton étrange: « Ah! je le savais bien que vous étiez morts ! »


Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers; mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve, et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter ces gouttes d’eau qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille.


Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile de sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur. »


On a recherché quel pouvait être ce prélude. Les uns désignent le n° 6, en si mineur; d’autres le n°8, en fa dièse mineur, ou le n°15, en ré bémol majeur, ou le 17e, ou le 19e. À notre avis, le doute n’est pas possible. Il s’agit bien du Sixième prélude, où la goutte de la douleur tombe avec une lenteur et une régularité inexorables sur le crâne de l’homme.



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Chopin Prélude No. 6




Ballade N°1 en sol mineur (op. 23)