Chopin et ses représentations : La danse dans la tristesse

Dernière mise à jour : févr. 22


Pour peintres et poètes, Chopin exerce un objet de fascination. Ici, Proust, Émile Nelligan, Maurice Rollinat ou encore William Chapman couchent sur le papier leur admiration pour le "Prince du désespoir" et l'"amant des nuits tragiques", tandis que d'autres prennent leurs pinceaux pour le représenter dans l'inspiration, et jusque dans son dernier souffle.



Chopin en représentation dans le salon du Prince Radziville à Berlin, en 1829, par Henryk Siemiradzki

(Fine Art Photographic Library/CORBIS/Corbis - Getty)



Chopin

Marcel Proust


Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots Qu’un vol de papillons sans se poser traverse Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots. Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce, Toujours tu fais courir entre chaque douleur L’oubli vertigineux et doux de ton caprice Comme les papillons volent de fleur en fleur; De ton chagrin alors ta joie est la complice: L’ardeur du tourbillon accroit la soif des pleurs. De la lune et des eaux pâle et doux camarade, Prince du désespoir ou grand seigneur trahi, Tu t’exaltes encore, plus beau d’être pali, Du soleil inondant ta chambre de malade Qui pleure a lui sourire et souffre de le voir… Sourire du regret et larmes de l’Espoir!

Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, Portraits de peintres et de musiciens, 1896



Frederic Chopin composing his C minor Etude - Norman Price



À Chopin

William Chapman


Prestigieux rival des grands maîtres d’Europe, Poitrinaire à la fois viril et défaillant, Tu fus un être unique, et le cœur d’un vaillant Battait robustement sous ta frêle enveloppe. Aux plus grandes douleurs sachant te résigner, Tu te montrais pourtant irascible et morose, Et quelqu’un nous a dit que le pli d’une rose Pouvait meurtrir ton cœur et le faire saigner

Et sitôt que l’on fait résonner ta musique, Sitôt que l’on entend tes accords palpiter, On croit ouïr ton âme en sanglots éclater, Ô virtuose étrange ! ô sublime phtisique ! Même quand ton génie, oubliant ses douleurs, Dans les notes veut faire étinceler le rire, Sous tes doigts décharnés le piano soupire, Et tes scherzos légers semblent mouillés de pleurs. Notre esprit s’épouvante et s’emplit de ténèbres En sondant de ton cœur le gouffre palpitant, Et sur tes mazurkas, si folâtres pourtant, Voltige l’écho sourd de tes marches funèbres. Mais, parmi les sanglots du grand flot musical Qui rend les fronts songeurs et les cœurs taciturnes, A travers les accords plaintifs de tes nocturnes, On distingue toujours le fier accent natal.

L’âme de la Pologne en toi devait survivre ; Aussi dans ta Berceuse au murmure idéal Il nous semble écouter le souffle boréal Et le balancement des sapins blancs de givre. Patriote toujours sublime de fierté, Tu chantes ton pays, et ta moindre ballade Evoque les douleurs d’une race malade Qui marche vers la mort ou vers la liberté. Tu chantes ta patrie en des accents suaves, Et, pendant que les sons ruissellent sous tes mains, La douce mélodie entre ses bras divins Emporte tous les cœurs vers la terre des Slaves. La vague de tes chants se déroule à plein bord, Et tu fais palpiter cette onde mélodique Comme à travers la brume âpre et mélancolique Qui flotte sur les eaux de l’Océan du nord.

L’esprit toujours hanté d’indicibles délires, Tu fais pâlir les fronts, épanouir les cœurs ; Tu sais entremêler dans tes accents vainqueurs De l’ombre et des rayons, des pleurs et des sourires. Pleins de soupirs d’amour, de longs cris affolés, Tes airs versent en nous l’ivresse et les alarmes, Et toi seul dans tes chants as mis assez de larmes Pour pleurer sur les morts et sur les exilés. Non, divin maestro, jamais muse attendrie N’a pu comme la tienne exprimer les sanglots, Rendre les cris de l’âme et le râle des flots. Nul n’a su mieux que toi célébrer la patrie. Aussi, quand s’est ouvert le funèbre caveau Où devra reposer toujours ton front d’artiste, La Musique a pleuré son amant le plus triste, L’arbre national son plus tendre rameau.



Dans l'Histoire de ma vie - recueil autobiographique publié en 1855 -, parlant de Chopin et de ses angoisses, George Sand écrit :

"Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Il se démoralisa d'une manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait bien. Il ne le disait pas et il me fallut deviner. Au retour de nos explorations nocturnes, dans les ruines, avec mes enfants, je le trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux hagards et les cheveux comme dressés sur la tête."


Chopin's vision - Tadeusz Korpal (1889–1977)



Chopin - Boleslas Biegas, 1919




Chopin

Émile Nelligan


Fais, au blanc frisson de tes doigts,

Gémir encore, ô ma maîtresse !

Cette marche dont la caresse

Jadis extasia les rois.


Sous les lustres aux prismes froids,

Donne à ce coeur sa morne ivresse,

Aux soirs de funèbre paresse

Coulés dans ton boudoir hongrois.


Que ton piano vibre et pleure,

Et que j'oublie avec toi l'heure

Dans un Eden, on ne sait où...


Oh ! fais un peu que je comprenne

Cette âme aux sons noirs qui m'entraîne

Et m'a rendu malade et fou !



Marsz żałobny (Marsz żałobny Chopina; Marsz pogrzebowy; Dzwony), (Marche funèbre de Chopin) - Władysław Podkowiński (1866–1895)



Chopin

Maurice Rollinat

À Paul Viardot. Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques, Âme qui fus si grande en un si frêle corps, Le piano muet songe à tes doigts magiques Et la musique en deuil pleure tes noirs accords. L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche Et la mer mélodique un de ses plus grands flots. C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche, Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots ! Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre – L’hymne de la révolte et de la liberté, Et le hennissement du cheval qui se cabre Est moins fier que le cri de ton cœur indompté. Les délires sans nom, les baisers frénétiques Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs, Le vertige infernal des valses fantastiques, Les apparitions vagues des défunts chers ; La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ; Le froid humide et gras des funèbres caveaux ; Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ; L’abominable toux du poitrinaire mince Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ; L’ineffable douleur du paria qui grince En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ; L’âcre senteur du sol quand tombent des averses Le mystère des soirs où gémissent les cors ; Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ; Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique, Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur, Tout cela, je le trouve au fond de ta musique Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur. Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates, Tes blondes mazurkas sanglotent par moments, Et la poignante humour de tes sombres sonates M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements. Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises, Épanchements d’un cœur mortellement navré, J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré. Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés, Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames, Raffinent la saveur de tes étrangetés. Ta musique a rendu les souffles et les râles, Les grincements du spleen, du doute et du remords, Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts. Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie, J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels, Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie, Des rires, des sanglots et des cris fraternels. Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ? Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur, Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique A versé de génie au fond de sa douleur !



Derniers instants de Frédéric Chopin - Teofil Kwiatkowski, 1849/1850

Chopin est représenté dans son lit, en conversation avec la princesse Marcelina Czartoryska. Il est également entouré de l'abbé Aleksander Jełowicki, de sa sœur Ludwika, à gauche, et d'Albert Grzymalda (assis de l'autre côté), qui se trouve devant Kwiatkowski lui-même.

L'œuvre faisait partie d'un lot de cinq tableaux, réalisés à la demande des amis de Chopin. Celui-ci est le seul qui subsiste aujourd'hui.



Pour Jacques Rivière, la tristesse du pianiste se transforme éternellement en contemplation heureuse. Puisque "la mélancolie n'est qu'un accident de la joie"...







Wojciech Weiss, Chopin, 1899



Le pianiste polonais Janusz Olejniczak est aujourd'hui l'un des meilleurs interprètes de la musique de Chopin, et fut le premier à utiliser des instruments d'époque pour jouer ses morceaux. Il joue Chopin lui-même dans le film La note bleue d'Andrzej Żuławski.