"Chestov nous ramène à l'essentiel", par Eugène Ionesco






Eugène Ionesco

Antidotes

(1977)




CHESTOV NOUS RAMÈNE A L'ESSENTIEL



J'étais étudiant quand j'ai lu pour la première fois des livres de Chestov, traduits et présentés avec une si grande profondeur, avec une si grande subtilité, par Boris de Schlœzer.


Le premier livre devait s'intituler « les Révélations de la mort ». Boris de Schlœzer expliquait Chestov, qui expliquait Nietzsche, Tolstoï et Dostoïevski, qui essayaient d'expliquer ou de comprendre la tragédie du destin humain. Aussi bien Boris de Schlœzer que Chestov, aussi bien Nietzsche que Tolstoï et Dostoïevski s'attachaient essentiellement aux seuls problèmes fondamentaux, essentiels : les premières raisons, les fins dernières.


Chestov suivait son maître Plotin, qui disait que nous n'avons pas de temps à perdre et que la seule question importante c'est de s'attacher à ce qui est vraiment le problème le plus important.


Un de mes amis, un de mes camarades de faculté, venait de perdre sa grand-mère. Que peut me faire à moi, disait-il, quand je perds un être cher et que peuvent faire pour cet être cher qui meurt les monuments les plus grandioses, les chefs-d'œuvre de l'art et de la poésie, que peut faire pour lui la beauté, et que peut faire pour lui la culture, que peut faire pour lui le savoir, car la science, le savoir, ne sont pas la connaissance. Les vérités élémentaires, nous les découvrons chacun pour notre part ; le tout est de ne pas oublier ces problèmes que les vérités simples nous posent, mais de les avoir en tête, de les vivre, de leur accorder la place la plus importante, la première place dans la hiérarchie de nos préoccupations.


Pourquoi : afin d'avoir conscience de nous-même, de vivre la vie authentique, d'avoir pleine conscience de notre destin qui est, comme le dit Heidegger, d'être projeté sur la mort. Le monde des soucis, la vie dans l'ignorance de ce que nous sommes, de ce vers quoi nous allons, est aussi une vie possible, elle nous rapproche de la vie des vaches.


Ce que cet adolescent avait formulé d'une façon aussi naturelle, et si nette, je l'avais moi aussi pensé avant, bien sûr. Je n'osais pas y réfléchir. Je voulais inconsciemment me convaincre, sans doute, que les monuments peuvent vous consoler ou vous guérir de la mort. Que les monuments sont plus forts que la mort.


Que ce sont les monuments qui sont la chose la plus importante. Je voulais croire cela. Je n'y croyais pas, j'évitais la question, je ne voulais pas savoir la vérité. Mon ami, devant l'agonie de quelqu'un, avait eu une des révélations de la mort dont parle Chestov, que je lus quelque temps après. Mais cette conversation m'avait préparé à le lire, à le comprendre, à me comprendre moi-même, à travers Chestov, ou plutôt à travers les auteurs mis dans la lumière de la vérité par Chestov. Depuis ce moment, je connais la vérité de notre destin, j'ai compris ce qu'était la chose la plus importante : être conscient de cette tragédie métaphysique.


On me dira que cela est la chose la plus banale. Cela l'est ou cela ne l'est pas. Cela l'est dans la mesure où un normalien, agrégé de philo, croirait connaître ce problème, à travers ce qu'on appelle la culture, c'est-à-dire les fiches, la bibliographie, les résumés de tant de livres qu'on n'a pu lire en entier. Il est facile de dire ce que les autres ont déjà dit du problème fondamental. Quelle « littérature » n'y a-t-il pas autour ! Mais elle n'est qu'autour, les normaliens cernent le problème, ne le pénètrent pas, ne le vivent pas ; ils sont tués eux aussi, mais dans un autre sens, par les renseignements. Autrefois, on appelait cela des perroquets, hier encore on pouvait les appeler des disques, aujourd'hui ils sont comme les machines dans lesquelles on met des idées qu'ils ne comprennent pas, qu'ils n'ont pas vécues, qu'ils n'ont pas expérimentées, mais que, curieusement, ils peuvent exploiter, développer, systématiser, selon des possibilités innombrables de combinaisons.


A l'époque où j'ai lu Chestov, toute la France, toute la littérature française, ou à peu près, dominant le monde littéraire des autres pays, avait deux préoccupations : la politique, l'histoire de cocus. Il y a bien eu Pascal, bien sûr, mais qui en tenait compte ? Depuis Racine, à cause de Racine, la littérature des cocus a proliféré dans le roman, le théâtre, la poésie. Depuis Corneille, à cause de Corneille peut-être, la littérature s'est emparée de la politique. Depuis Molière, une autre partie de la littérature française mêle la préoccupation politique à la préoccupation du cocuage. Avec un éclair de lucidité et quelques éclairs peut-être différents pour le Molière de « Dom Juan ».


De quoi se sont préoccupés les esprits depuis ce XVIIe siècle ? De la psychologie amoureuse, par manque d'amour véritable, et de la politique, de la rébellion. La France a contaminé le monde par sa passion de la rébellion politique qui se substitue à une révolte plus justifiée, plus métaphysique, celle de la révolte contre la situation de l'homme dans le monde, contre la condition de l'homme.


Nous avons maintenant dans le monde entier, depuis la Révolution française, une sorte de manie de la révolution, un tic, une fixation. Être révolutionnaire, c'est bien. Dès qu'on dit révolution, nous saluons ce mot tabou. Au point de vue du progrès technique et industriel, qui n'est pas la chose la plus importante, même à ce point de vue, les révolutions sont néfastes : elles n'ont rien à voir avec la progression et l'évolution de la technique, elles ne l'aident pas, elles les retardent au contraire, elles réinstallent sous d'autres noms les structures qui s'étaient relâchées ou affaiblies.


Nous ne discuterons pas ce problème ici. Il est certain cependant que le passionné de politique est un passionné de l'éphémère et qu'il tourne le dos aux problèmes fondamentaux. Il est évident également que celui qui s'oublie dans les histoires de cocus oublie l'amour, le fait pour oublier l'amour et pour cacher à ses propres yeux le même problème fondamental, la grande révélation lumineuse que peut nous apporter le problème le plus fondamental : celui de notre vérité essentielle, celui de la mort. Regardez autour de vous ces petits intellectuels, ces petits idéologues, ces philosophards, ces masses de marxistes, ces « fanas » politisés, les élections, les élections... Quelle confusion, quel chaos, quel brouillard !


On réédite Chestov. Ce grand penseur oublié. Peut-être va-t-il nous aider, nous qui sommes décentrés, à nous recentrer, à nous remettre en face des révélations tragiques, du problème de nos fins dernières, du problème de notre situation métaphysique.




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