Charles Guérin, le sensible

Dernière mise à jour : nov. 1


"[...] ce que je trouve de plus beau, c'est la douleur, et si je n'avais pas toujours souffert, vous n'auriez jamais lu de vers de moi ; quand il m'arrive d'être heureux, je cesse immédiatement de sentir, je n'existe plus".

Lettre de Guérin à un ami, 1896



Portrait de Charles Guérin par Paul Baudier, 1922

Portrait issu de l'édition G. Crès et Cie du recueil Le Coeur solitaire



Charles Guérin fait partie de ces poètes qui ne dissocient pas l'art de la souffrance. Celle qui a accompagné Guérin toute sa vie fut tenace ; elle ne le quitta véritablement qu'à son dernier souffle. Compagne de vie du poète, cette douleur de vivre le tortura quotidiennement, le laissant aux prises d'une angoisse permanente, mais sut lui insuffler une féconde inspiration poétique. Bien qu'il y fût précocement accoutumé, Charles Guérin n'accepta jamais de s'en détacher, refusant d'écouter ceux qui l'appelaient à ôter ce masque de tristesse pour être plus réceptif à la beauté du monde. Ce serait une erreur de penser qu'il ne l'était pas ; il n'y a pas de beauté sans malheur... Précisément, il percevait peut-être mieux la beauté que ceux qui l'entouraient. Guérin avait l'orgueil de l'artiste incompris, blessé, muré dans sa tour, éternellement solitaire face à la foule indifférente (qu'il appelait d'ailleurs "troupeau"). Celui qui souffre a compris le sens de l'existence, il connaît la folie des hommes ; Charles Guérin sent qu'il atteint les plus hautes sphères du monde lorsqu'il peine à vivre. "Ah sont-ils embêtants, tous ces gens-là, avec leur ivresse de vivre qu'ils embobinent de néologismes, de barbarismes et d'une langue de Topinambous", écrit-il à un ami en mai 1897 !


Si les poèmes insérés ici témoignent tous de cet esprit torturé, il est important de comprendre que Charles Guérin ne resta pas pour autant cloîtré dans le mépris ou la froideur à l'égard de ses amis proches. Bien que fondamentalement solitaire, il se trouva pourtant bien entouré, et, bien sûr, il fréquenta les immanquables cercles littéraires de l'époque, participa aux salons de Heredia et Mallarmé. Il vénéra ce dernier comme un maître. Grand admirateur de Rodenbach, on lui connaît aussi des amitiés avec Albert Samain, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Jean Viollis, qui publia en 1909 un très joli livre en hommage au poète (Charles Guérin : 1873-1907). La souffrance marchant souvent main dans la main avec l'extrême sensibilité, il éprouva beaucoup de tendresse pour ceux qu'il aimait, comme le rappelle Jean Viollis avec douceur dans la petite biographie qu'il consacra à son ami.

"Rien ne l'intéressait que le bizarre, le maladif et le déformé", raconte Viollis. Homme à la personnalité multiple, fascinante, difficile à cerner, il s'intéressait notamment à la religion, à l'ésotérisme, à la musique, s'y engouffrant chaque fois avec une telle passion qu'il en éprouvait alors une intense fatigue nerveuse. Il fut aussi un grand voyageur ; connut l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse et l'Italie. Son goût de l'absolu se manifeste dans sa méthode de travail : "Je travaille avec nausée huit heures par jour", écrit-il dans une lettre rapportée par Jean Viollis. "Il faut se présenter chaque jour devant soi-même ; c'est une politesse que l'on doit à son talent". Il réécrivait plusieurs fois ses vers, laissant derrière lui de nombreux manuscrits raturés. L'obsession de la perfection et l'intensité avec laquelle il décline son talent sont caractéristiques d'une personnalité en marge, romantique, enfiévrée, bouillonnante. Mais, toujours, plane l'ombre de la nostalgie :

"Les jours s'en vont, les mains, hélas ! vides de fleurs,/Me laissant seul avec une âme inassouvie..." ("Avant que mon désir douloureux soit comblé", L'homme intérieur, 1905).


L'histoire d'amour malheureuse qu'il connut avec la galeriste Jeanne Bucher précipita le déclin physique et moral du poète. De leur rencontre en 1900 était née une vive amitié. Leurs affinités accentuèrent leur proximité, mais Jeanne était alors mariée au pianiste suisse Fritz Blumer. Elle lui préféra finalement ce dernier, Guérin ne s'en remit jamais. "J'ai trop de fois déjà sous un ciel attristé/Quand les bois abdiquaient à mes pieds leur couronne/Rêvé d'une tragique amante, ou convoité/Le plaisir qu'un bonheur sans remords environne !" ("Avant que mon désir douloureux soit comblé", L'homme intérieur, 1905). Il mourut après plusieurs attaques cérébrales le 17 mars 1907 à Lunéville, ville où il était né trente-quatre ans plus tôt.



Charles Guérin et son frère cadet, photographie de 1880

Tirée ici du livre de Jean Viollis : Charles Guérin : 1873-1907 (1909)




Souffrir Infiniment...

Le Coeur Solitaire (1896)

Souffrir infiniment, souffrir, souffrir assez

Pour que le soc tranchant et fort de la douleur

Ouvre à fond ce coteau de vigne desséché

Et qu'au prochain automne on vendange mon cœur !


Souffrir ? Je ne sais plus souffrir, j'ai trop pensé ;

Et j'envie en mon dur sépulcre intérieur,

Ô lamentable Dieu des croix, ton front penché

Où des filets de sang versent de la fraîcheur.


J'implore un coup de lance au flanc, j'ai soif de fiel.

Qu'une femme, implacable entre toutes les femmes,

Me tende sa chair froide et sa bouche où je puisse


Me blesser d'un atroce amour ! L'étoile au ciel

Palpite d'un éclat plus vif après la pluie,

Et notre âme renaît plus claire dans les larmes.


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Le Soir Léger...

Le Coeur Solitaire (1896)


Le soir léger, avec sa brume claire et bleue, Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville, pacifique et lointaine, s'est tue. Dans le jardin pensif où descend le repos Frissonne avec un frais murmure un épi d'eau Dont la tige se rompt parfois au vent nocturne. Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. Des couples amoureux se parlent à voix basse ; Les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées Répandent une odeur enivrante de miel. Un pâle jour occupe encore le bas du ciel Et mêle, charme étrange et confidentiel, De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée. Que me font les soleils à venir, que me font L'amour et l'or et la jeunesse et le génie !... Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long Sommeil, avec des mains de femme sur mon front : Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !



Photographie de Charles Guérin à Londres, 1903

Tirée ici du livre de Jean Viollis : Charles Guérin : 1873-1907 (1909)



Ma plume, cette nuit de doute...

Le Semeur de cendres (1901)


Ma plume, cette nuit de doute et de ténèbres,

Pèse âmes doigts tremblants comme un sceptre abdiqué.

Manquerai-je au destin que vous m'avez marqué,

Ou mon nom vivra-t-il entre les noms célèbres,


Seigneur ? Interrogez mon œuvre elle répond

Que mon labeur fut grand et mon âme sincère

Et telle que l'épi d'or fin jeté sur l'aire

Qui, frappé des fléaux, éclate, en grains fécond.


Mais les hommes ? Beaucoup m'ont ignoré ; les autres,

Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur,

Opposent à ma voix ce silence moqueur

Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres.


Pourtant, s'il est parmi les fils du sang, s'il est

Un être, pitoyable à ses frères, qu'enivre

Cet âpre instinct d'aimer, de pleurer et de vivre

Que le sein maternel nous donne avec le lait ;


Si, modelant la strophe émue et cadencée

Sur sa gorge orageuse où grondent des sanglots,

Un poète a soufflé son âme dans les mots,

C'est l'homme dont ce livre affirme la pensée.


On se tait, soit ! Seigneur; j'en souffre, soit ! encore :

Je consens au silence et que nul ne m'écoute ;

Mais, lumière des cieux, épargnez-moi le doute

Qui brise les plus fiers esprits dans leur essor,


Et que l'ange de l'ombre et de l'inquiétude,

Qui plane sur les fronts laborieux, le soir,

N'ajoute pas pour moi des gouttes de vin noir

Aux brûlantes sueurs amères de l'étude !


*****


L'aube, lente à venir, verse par un carreau

Son jour blême où jaunit ma lampe solitaire.

Et voici que s'élève en moi la voix austère

Que toute âme profonde a pour secret écho.


« Dédaigne, me dit-elle, une plainte si lâche.

Va, trempe ton regard et ton cœur en priant

Dans la neuve clarté qui point à l'orient,

Et reprends avec force et l'outil et la tâche.


La mitre de l'orgueil te tombe sur les yeux ;

Écarte-la. Sois humble et réponds à quels signes,

Ô rêveur, connais-tu que tes tempes sont dignes

De goûter la fraîcheur d'un laurier glorieux ?


Luit-elle entre les vers de feu que ta main trace,

Cette strophe d'eau bleue où, prompte à s'émouvoir,

La vierge, se penchant comme sur un miroir,

Sourit de retrouver sa pudeur et sa grâce ?


Peins-tu le véritable amour, chaste et puissant,

L'esprit épanoui dans la chair invisible,

Ces couples purs dont l'âme, au soir d'un jour paisible,

Se hausse vers le ciel d'où le soleil descend ?


As-tu, pour attendrir les mères douloureuses,

Évoqué les enfants naïfs, beaux et bouclés,

Qui jouaient et chantaient et sifflaient dans les clés,

Et dont la douce cendre emplit les tombes creuses ?


As-tu salué l'aigle en sang des drapeaux lourds,

Et chanté par une ode où s'enfiévrât ta race,

Le régiment qui marche à la mort et qui passe

Dans la rumeur roulante et sombre des tambours ?


As-tu mêlé ton cri suppliant à l'hommage

Que la création apporte à l'Éternel ?

Ton livre a-t-il sa voix dans l'hymne solennel

Que forment les torrents, les mers et le feuillage ?


Enfin, comme un grand vent qui flagelle les blés

Et les fait murmurer d'un horizon à l'autre,

As-tu d'un souffle fort ouvert, ô jeune apôtre,

Un sillon frissonnant dans les peuples troublés ?...


Sois humble. » La parole intérieure expire.

J'écoute encore. Docile à l'austère conseil,

Je laisse fondre aux feux apparus du soleil

Mes vers, hélas ! gravés dans une vaine cire ;


Et buvant d'un regard amer l'or et l'azur

Que la nature épanche en mourant de son urne,

J'offre à l'éblouissante aïeule taciturne

Mon âme résignée à son destin obscur.



Portrait de Charles Guérin par Jean Veber, 1898



Ton image en tous lieux peuple ma solitude...

L'homme intérieur (1905)


Ton image en tous lieux peuple ma solitude.

Quand c'est l'hiver, la ville et les labeurs d'esprit,

Elle s'accoude au bout de ma table d'étude,

Muette, et me sourit.


A la campagne, au temps où le blé mûr ondule,

Amis du soir qui tombe et des vastes couchants,

Elle et moi nous rentrons ensemble au crépuscule

Par les chemins des champs.


Elle écoute avec moi sous les pins maritimes

La vague qui s'écroule en traînant des graviers.

Parfois, sur la montagne, ivre du vent des cimes,

Elle dort à mes pieds.


Elle retient sa part des tourments et des joies

Dont mon âme inégale est pleine chaque jour ;

Où que j'aille, elle porte au-devant de mes voies

La lampe de l'amour.


Enfin, comme elle est femme et sait que le poète

Ne voudrait pas sans elle oublier de souffrir,

Lorsqu'elle me voit triste elle étend sur ma tête

Ses mains pour me guérir.


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J'étais couché dans l'ombre...

L'homme intérieur (1905)


J'étais couché dans l'ombre au seuil de la forêt.

Un talus du chemin désert me séparait.

J'écoutais s'écouler près de moi, bruit débile,

Une source qui sort d'une voûte d'argile.

Par ce beau jour de juin brûlant et vaporeux

L'horizon retenait des nuages heureux.

Des faucheurs répandus à travers la prairie

Abattaient ses remparts d'herbe haute et nourrie.

D'un coteau descendaient des voitures de foin.

Ailleurs encore c'était une eau bleue, et, plus loin,

La ville aux toits d'azur liquides de lumière.


Deux hommes cependant au coin de la lisière

Apparurent, avec des fagots sur le dos,

Et qui, laissant glisser à terre leurs fardeaux,

S'assirent sans me voir aux abords de ma place.

Bientôt l'un d'eux tira du fond de sa besace

Un boisseau de fer-blanc plein de fraises des bois.

Il en fit ruisseler tous les fruits à la fois

Sur de la mousse humide au creux d'une racine ;

Il le remplit ensuite à la source voisine,

Et vint, avant d'avoir bu lui-même, l'offrir