Baudelaire: Le Poète et la Mélodie des Eaux

Dernière mise à jour : janv. 12


Joseph Vernet - Dessinateurs Face À Une Cascade Au Pied Du Tivoli






Baudelaire et la musique



par Stanislas Paczynski





“J’ai remarqué que l’eau prenait un charme effrayant pour tous les esprits un peu artistiques illuminés par le haschisch. Les eaux courantes, les jets d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, dorment, chantent au fond de votre esprit.“

Charles Baudelaire

Paradis artificiels





"Baudelaire a toujours été particulièrement sensible à la vision de l’eau, même lorsqu’il n’était pas sous l’effet des stupéfiants. Il y a, comme l’écrit Bachelard, “dans la substance de l’eau un type d’intimité, intimité bien différente de celles que suggèrent les profondeurs du feu ou de la pierre“.


Rarement stagnante, l’eau se présente souvent pour Baudelaire sous forme de cascade, ou de jet d’eau. Dans Le poème du haschisch, le lecteur retrouve une variante de Du vin et du haschisch :


“les eaux fuyantes, les jeux d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, chantent, dorment avec un charme inexprimable.“

L’harmonie qui se dégage de ces eaux est due, pour une bonne part, au caractère

sonore des éléments. Ainsi dans Le Spleen de Paris, les mangeurs de lotus connaissent les


“sons assoupissants des mélodieuses cascades“.

Le poète semble organiser les sons qu’il entend ; ils prennent alors une valeur et produisent un effet. Et voilà que Baudelaire entend “la musique des eaux jaillissantes“. Le bruit se transforme en son déterminé qui, lui-même, devient musique.





Mais il ne s’agit bien là que d’une certaine musique. Il est difficile de saisir ce que Baudelaire perçoit véritablement, car cette musique là se forme en réalité dans l’esprit du poète, comme les sons auxquels il attribuait un pouvoir particulier. “La musique immortelle des forêts et des torrents“ n’est que le reflet d’une atmosphère bien plus qu’une musique au sens propre du mot.


“Dans la cour le jet d’eau qui jase

Et ne se tait ni nuit ni jour,

Entretient doucement l’extase

Où ce soir m’a plongé d’amour.“


Le jet d’eau permet ici d’entretenir un sentiment, une émotion ; il ne les provoque pas : l’élément aquatique prolonge par son aspect sonore, une impression vécue. L’eau, écrit Bachelard "est un support d’images et bientôt un apport d’images, un principe qui fonde les images. L’eau devient ainsi peu à peu, dans une contemplation qui s’approfondit, un élément de l’imagination matérialisante“.


L’élément peut n’être plus que tristesse sublimée :


“Lune, eau sonore, nuit bénie,

Arbres qui frissonnez autour,

Votre pure mélancolie

Est le miroir de mon amour.“




John Atkinson Grimshaw - Figure by a moonlit lake (1876)



L’eau va jusqu’à se substituer à l’impression, au sentiment vécu. La mélancolie prend la forme du jet d’eau et l’âme de la “pauvre amante“ épouse son inexorable courbe :



“Ainsi ton âme qu’incendie

L’éclair brûlant des voluptés

S’élance, rapide et hardie,

Vers les vastes cieux enchantés.

Puis, elle s’épanche, mourante,

En un flot de triste langueur,

Qui par une invisible pente

Descend jusqu’au fond de mon cœur.“



(...)


Les images à la fois fluides et sonores sont fréquentes chez Baudelaire si l’on en juge par les exemples cités plus haut. L’auteur des Fleurs du Mal dévoile ainsi l’un des aspects fondamentaux de sa vie intérieure.


Malgré la mélodie des cascades et la poésie du jet d’eau, malgré la proximité de la Seine, l’eau reste un élément bien lointain pour Baudelaire, habitant de la ville. Le poète a souvent songé à Honfleur où habitait sa mère, Madame Aupick.


Il a rêvé de la mer lointaine, lui, le poète qui change constamment de domicile dans un Paris bien souvent sinistre.


“Cependant, pour dire la vérité, j’ai depuis près de deux mois, une question au bout de la plume que je n’ai pas encore osé formuler : verrai-je la mer de ma chambre ? Si cela est impossible, je me résignerai fort sagement.“

Johan Barthold Jongkind - L'entrée du Port de Honfleur (1864)




Source intarissable de méditation, la mer est d’abord, pour le poète, un bonheur

qui comble les yeux :


“Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer !“

Mais si les cascades étaient déjà mélodieuses, les proportions sont ici multipliées par la “mélodie monotone de la houle“. A la belle Dorothée


“la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement“.

Ce balancement perpétuel revêt un caractère divin :


“Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.“

[Spleen et Idéal – La vie antérieure]



Claude Monet, Soleil couchant à Etretat (1883)




Une autre forme de musique apparaît ainsi : l’eau courante et le vent cèdent leur place à la puissance des houles. Le poète se laisse envahir par l’atmosphère qui l’entoure ; il ne dissocie pas la valeur rythmique et sonore des houles et les couleurs du soleil couchant.


C’est un pas vers la correspondance. “S’il a cette tendresse pour la mer – comme l’écrit Jean-Paul Sartre – c’est que c’est un minéral mobile.“ mais aussi sonore. Le métal, comme je l’ai montré, sonne chez Baudelaire et appelle le souvenir. Quelle est alors la véritable signification de la musique des houles ?


Le jet d’eau était lié à l’amour ; la mer se trouve ici associée au ciel et à l’espace et le

poète se reconnaît en elle par l’amour :


“Tu te plais à plonger au sein de ton image ;

Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur

Se distrait quelquefois de sa propre rumeur

Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.“

[Spleen et Idéal – L’homme et la mer]



Parallèlement à la cadence régulière du va-et-vient de la houle, s’établit le flux et le

reflux de l’âme du poète vers l’homme. Baudelaire se découvre ainsi dans ce vaste miroir :



“Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.“

[Spleen et Idéal – L’homme et la mer]



Tout ce que le poète voit et entend naît à la fois du spectacle qu’il a ou imagine devant lui, et de son âme. C’est lui, le poète, qui fait chanter la mer, qui lui donne une signification en découvrant en elle sa propre image.



Gustave Courbet - Le bord de mer à Palavas (1854)




(...)


Le va-et-vient de la houle, de “cette plainte indomptable et sauvage“, le son même

de la mer jouent un rôle important dans cette perpétuelle recherche de soi. Ainsi Baudelaire se fond dans la mer, il est mer :


“Il arrive quelquefois que la personnalité disparaît et que l’objectivité, qui est le propre des poètes panthéistes, se développe en vous si anormalement que la contemplation des objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence, et que vous vous confondez bientôt avec eux. Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux courbé par le vent (...). Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l’arbre.“

Paradis artificiels – Le poëme du haschisch



L’excitant est ici la cause de l’émotion du poète, mais il explique en réalité les impressions quotidiennes vécues par Baudelaire parce qu’il est poète. La mer est déjà en elle-même un excitant. Le poète, en effet, est seul face à la solitude de son âme : le miroir de la mer lui parle. L’azur, le silence,


“une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions“.

Le Spleen de Paris – Le Confiteor de l'artiste




(...)"




Baudelaire: Les "instants poétiques" et le spectacle de la mer

(Extrait de "Baudelaire tel qu'il fût", par Jean Pommier)





Source:

Stanislas Paczynski ; Baudelaire et la m
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