Baudelaire: Le Poète et la Mélodie des Eaux

Dernière mise à jour : 12 janv. 2021


Joseph Vernet - Dessinateurs Face À Une Cascade Au Pied Du Tivoli






Baudelaire et la musique



par Stanislas Paczynski





“J’ai remarqué que l’eau prenait un charme effrayant pour tous les esprits un peu artistiques illuminés par le haschisch. Les eaux courantes, les jets d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, dorment, chantent au fond de votre esprit.“

Charles Baudelaire

Paradis artificiels





"Baudelaire a toujours été particulièrement sensible à la vision de l’eau, même lorsqu’il n’était pas sous l’effet des stupéfiants. Il y a, comme l’écrit Bachelard, “dans la substance de l’eau un type d’intimité, intimité bien différente de celles que suggèrent les profondeurs du feu ou de la pierre“.


Rarement stagnante, l’eau se présente souvent pour Baudelaire sous forme de cascade, ou de jet d’eau. Dans Le poème du haschisch, le lecteur retrouve une variante de Du vin et du haschisch :


“les eaux fuyantes, les jeux d’eau, les cascades harmonieuses, l’immensité bleue de la mer, roulent, chantent, dorment avec un charme inexprimable.“

L’harmonie qui se dégage de ces eaux est due, pour une bonne part, au caractère

sonore des éléments. Ainsi dans Le Spleen de Paris, les mangeurs de lotus connaissent les


“sons assoupissants des mélodieuses cascades“.

Le poète semble organiser les sons qu’il entend ; ils prennent alors une valeur et produisent un effet. Et voilà que Baudelaire entend “la musique des eaux jaillissantes“. Le bruit se transforme en son déterminé qui, lui-même, devient musique.





Mais il ne s’agit bien là que d’une certaine musique. Il est difficile de saisir ce que Baudelaire perçoit véritablement, car cette musique là se forme en réalité dans l’esprit du poète, comme les sons auxquels il attribuait un pouvoir particulier. “La musique immortelle des forêts et des torrents“ n’est que le reflet d’une atmosphère bien plus qu’une musique au sens propre du mot.


“Dans la cour le jet d’eau qui jase

Et ne se tait ni nuit ni jour,

Entretient doucement l’extase

Où ce soir m’a plongé d’amour.“


Le jet d’eau permet ici d’entretenir un sentiment, une émotion ; il ne les provoque pas : l’élément aquatique prolonge par son aspect sonore, une impression vécue. L’eau, écrit Bachelard "est un support d’images et bientôt un apport d’images, un principe qui fonde les images. L’eau devient ainsi peu à peu, dans une contemplation qui s’approfondit, un élément de l’imagination matérialisante“.


L’élément peut n’être plus que tristesse sublimée :


“Lune, eau sonore, nuit bénie,

Arbres qui frissonnez autour,

Votre pure mélancolie

Est le miroir de mon amour.“