Axel Oxenstierna : Pensées sur divers sujets

Dernière mise à jour : juil. 4





Extraits de :

Axel Oxenstierna

Pensées sur divers sujets de morale





DU SILENCE.


Le silence peut être également un effet de la stupidité & de la sagesse. C'est une chose souverainement ennuyeuse d'avoir à entretenir un homme qui ne parle pas, parce qu'il ne sait rien dire: cependant on doit lui savoir gré de son silence, puisqu'il est préférable à l'impertinent babil d'un diseur de riens ; & il est lui-même obligé d'en rendre grâces à la nature, & encore plus à l'opinion, qui veut qu'on estime celui qui se tait, par quelque principe qu'il le fasse.


(...) Le silence du sage marque des spéculations solides, & ordinairement, qui parle peu, parle bien. Le Philosophe Xénocrate se trouvant un jour à un festin, fut interrogé, pourquoi il ne parlait pas ? il repondit, qu'il s'était souvent repenti d'avoir parlé, mais jamais de s'être tû.


Nous lisons, que Démosthène fut un grand Orateur & un Philosophe d'une vie exemplaire, & d'une grande autorité; mais, parmi plusieurs belles qualités, il avait le défaut d'être grand parleur ; ce qui obligea un jour les Athéniens dans une assemblée de lui infliger une pension annuelle, non afin qu'il enseignât la Philosophie, mais pour le faire taire; afin que son babil ne donnât plus de sujet aux mésintelligences entre les citoyens.


Pour être disciple de Pithagore, il falloit commencer par garder le silence pendant cinq ans. Le but de cette Philosophie consistait à se rendre maître de la langue. Ainsi le silence est une marque de stupidité chez quelques uns, & d'esprit chez d'autres.


Il est certain que dans les affaires de cabinet, le silence est essentiel ; dans celles de l'amour, il est nécessaire ; car comme dit l'Italien : Se tu vuoi esser ben ricevuto, fia fordo e anco muto. [Si vous voulez être bien reçu, soyez prêt et restez muet.]


Dans les affaires particulières le silence est souvent très-utile; car quelque fois, Se la gallina tacesse, nessuno saprebbe che ha fatto l'uovo. [Si la poule se taisait, personne ne saurait qu'elle a pondu l'œuf.]. Enfin, le silence du sage est une modestie vénérable, & celui d'un sot une faveur qu'il fait à la compagnie.





DE LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME


Le peu de connoissance que l'homme a ordinairement de soi-même, vient, je crois, de l'avidité insatiable qu'il a de connaître les autres ; & que, comme il sort ainsi hors de soi,

il se trouve si rarement chez lui, qu'il n'a aucun temps de reste, pour pouvoir observer

ce qui s'y passe, ce qu'il y a, & ce qu'il est lui-même.


Chilon, l'un des sept Sages de la Grèce, avait pour dévise : Connais-toi toi-même. Il enseignait aux autres cette morale courte, mais d'une grande étendue & de la dernière conséquence; car si l'on se connaissait bien soi-même, on saurait ce que l'on a de bon & de mauvais, on pourrait de la sorte s'appliquer à conserver & se mettre en état de perfectionner le premier, d'affaiblir & de détruire tout-à-fait le second.


Outre cela, plus on s'occupe à se connaître soi-même & ses propres défauts, moins l'on aura lieu de se plaindre des jugemens désavantageux que le monde fait souvent de nous ; & comme l'on n'aime pas de s'entendre reprocher ces derniers, qu'on tâche donc de remédier aux premiers. C'est un degré de perfection, que de reconnaître ses propres imperfections, &

c'est une sagesse de convenir de sa folie, puisque cette connaissance engage à travailler sérieusement à s'en défaire.


Tout homme, quelque esprit qu'il ait, s'il ne s'applique à se connaître soi-même, tombera souvent dans des fautes si lourdes, & sera d'une conduite si déreglée, qu'il deviendra enfin ridicule par ces mêmes talens, qui devaient faire tout son lustre. Un auteur en parlant sur ce sujet, fait la remarque suivante, qu'on ne se connaît jamais bien, quand on prend trop de soin de se faire connaître des autres, parce qu'on est si fort occupé de l'apparence, qu'on se met très peu en peine de la réalité.





DE LA SINCERITE.


La sincérité est la mère de la vérité & l'enseigne de l'honnête-homme. Elle est le garant de nos paroles & la caution de nos pensées. Elle n'a pas besoin de témoins pour prouver ce qu'elle dit, & ses protestasions sont incontestables. Elle renferme diverses vertus en elle-même; car elle ne ment jamais, ni ne flatte personne.


Ses promesses passent pour des effets, & ses relations sont indubitables. Un coeur ouvert est sa devise, & son but n'est autre chose que l'honneur. Elle ne trompe pas, car elle est simple. Elle ignore le mensonge, & ne connaît que la verité. Elle se fait bientôt connaître, & ne se tient jamais cachée.


Elle ne craint pas ses ennemis, car la vertu est son amie . Elle est en estime parmi les honnêtes gens, & méprisée de tous les autres. Elle est bannie des Cours, & inconnue aux Grands.


Sa naissance est dans le coeur, & sa demeure sur les lèvres. Il semble qu'elle ait abandonné la terre, depuis que la malignité a trouvé le secret de la faire passer pour bêtise chez la plupart des hommes. Pour moi, je crois, qu'elle s'est envolée au ciel, pour n'être pas témoin du triomphe de la fausseté.


Mais à la fin : Chi trama fraude, si telle ruina. [qui complote la fraude, tisse la ruine.]



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