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"Avec des mains légères" – Cristina Campo, Les Impardonnables


"La sprezzatura, dans ses aspects les plus ancrés dans le siècle, est certainement un des traits de caractère de l'aventurier : un tempérament mercuriel, ambigu, impondérable, où persiste néanmoins la semence de la grâce..."

Cristina Campo (Victoria Guerrini)


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[Morceaux choisis du texte "Avec des mains légères" de Cristina Campo, publié dans le recueil Les Impardonnables (L'Arpenteur, Gallimard, 1992)].


Du mot italien sprezzatura, nous trouvons dans les dictionnaires plusieurs définitions différentes, très belles et très vagues, le noble substantif n'ayant pas de synonyme ou d'équivalent. "Franchise, aisance", suggère le Fanfani, "le contraire de l'affectation et de la préciosité, ce qui parfois aide la beauté." Le Zingarelli, qui restitue au mot son blason intellectuel, y voit "une manière négligente de faire ou de dire", la sprezzatura étant "le propre d'un maître sûr de lui". Le Petrocchi le classe, c'est une évidence, parmi les comportements typiques de l'aristocratie : "sprezzatura aristocratique", mais le restreint, non sans admiration, aux attitudes volontaires : "manière pleine de négligence magistrale". Il en déduit un axiome discutable : "La sprezzatura est un art." Parmi tous ces dictionnaires, merveilleux précis de clairvoyance linguistique, aucun n'oublie (comment serait-ce possible ?) la sprezzatura dans le costume qui, nous l'avons déjà dit, "aide parfois la beauté", et l'on comprend aisément que "la définition s'applique aussi aux créations de l'art et aux oeuvres de l'esprit".

Il va de soi que ne compte point ici la cravate que Brummel nouait dans l'obscurité pour lui donner la touche imprévisible du hasard ; ni même, dirais-je, ce précepte japonais qui ne reconnaît accompli le soin d'un jardin que si le parachève, tombée d'un arbre sur des allées bien nettes, une broderie fortuite de feuilles rousses. Le mot voisin, élégance, ne semble pas reconnaître à la sprezzatura son aspect créateur, sa flamme fraîche et communicative ; l'allure la confine dans le parti pris, la désinvolture la dissout dans le geste. Négligence est plus proche, mais ne garde de la sprezzatura que la forme en creux, négative et donc seulement passagère.

La sprezzatura est en réalité une attitude morale qui, comme le mot, participe d'un contexte à peu près disparu dans le monde d'aujourd'hui, et qui risque de connaître une éclipse définitive. Ou bien, puisque rien de ce qui est réel ne disparaît jamais, de rester dans ces oubliettes où l'on enchaînait jadis, en des temps féroces et loyaux, les princes qui avaient provoqué la colère populaire et dont il valait mieux oublier jusqu'aux noms.

Sur certains portraits — visages perdus, visages qui sous peu ne seront plus reconnaissables, et même reconnaissables seront impardonnables, tant ils s'avèrent désormais étrangers au contexte qui les entoure —, sur certains portraits encore cachés dans de vieilles demeures, on découvre cette qualité mystérieuse et légère qui, selon moi, n'est pas séparable du style.


(...)


La sprezzatura est un rythme moral, c'est la musique d'une grâce intérieure : c'est le tempo, voudrais-je dire, dans lequel s'exprime la liberté parfaite d'un destin, inflexiblement mesurée pourtant par une ascèse cachée. Deux vers la renferment comme un écrin l'anneau : "D'un coeur léger, avec des mains légères / prendre la vie, laisser la vie..." Elle se conjugue — ou pourtant se conjuguait — avec le lignage, mais elle existe aussi chez le poète, avec son horreur innée de la facilité, de la pruderie, des euphémismes, de la promiscuité, de la lourdeur, de la hâte indue. Ni l'homme bien né — s'il s'en trouve encore un — ni l'écrivain au sang noble n'imaginera pouvoir user de mots obliques à la place d'une parole directe, et il n'hésitera pas davantage face au pire, ni n'abrégera lâchement l'inévitable. Tous deux ressemblent à ces gentilshommes de Balzac qui n'avaient rien de neuf ni de vieux, chez qui rien ne brillait mais tout attirait le regard, et dont la distinction d'aujourd'hui était celle d'hier et aurait été celle de demain.

Avant toute chose, la sprezzatura est en fait une façon alerte et aimable de ne pas entrer dans la violence et la bassesse d'autrui, c'est une acceptation impassible — pouvant à des yeux novices apparaître comme de la sécheresse — des situations auxquelles on ne peut rien changer et dont la sprezzatura décide paisiblement "qu'elles n'existent pas" — ce qui est une manière indéfinissable de les modifier. Toutefois, on ne saurait la transmettre ni la conserver durablement si elle ne se fonde pas, comme une entrée en religion, sur un détachement presque complet des biens de ce monde, une constante disposition à y renoncer quand on en possède, une indifférence évidente à l'égard de la mort, un profond respect pour ce qui est plus haut que soi et pour les formes impalpables, ardentes, ineffablement précieuses qui en sont ici-bas l'emblème. A commencer par la beauté, intérieure avant d'être visible, la noblesse d'âme qui en est la racine et l'humeur joyeuse.

Cela signifie, entre autres choses, l'aptitude à voler au-devant de la critique avec un élan souriant, avec la gracieuse emphase née de l'oubli de soi : un trait que nous trouvons aussi bien dans les préceptes d'éducation mystique que dans ceux de la civilité profane.


(...)


Dans son grand traité de théologie de la noblesse, on dirait que Proust, d'un livre à l'autre, est précisément à la recherche de la sprezzatura, bien que peut-être il n'en soit pas aussi conscient qu'on pourrait le croire, si le lugubre et cruel snobisme d'Oriane et Basin de Guermantes peut encore l'enchanter. A travers Robert de Saint-Loup, il nous en a toutefois donné un exemple captivant et presque parfait. Presque : parce que des marques de lèpre salissaient la superbe fresque vivante, courant de façon mélodieuse le long des murs du restaurant : la perte, surtout, du sentiment de la lignée intellectuelle. Humaniste, d'esprit avancé, Saint-Loup croyait innocemment à la suprématie de ces poètes que la pathétique, la prophétique Mme de Villeparisis aurait, non sans quelque raison, fait dîner avec les domestiques. La lésion du sens esthétique ne peut pas, à la longue, ne pas blesser le sens moral. La croix de guerre de Saint-Loup laissa son témoignage sur le plus sordide des planchers, et la merveilleuse silhouette de l'oiseau d'or en perdit ses contours superbes et solitaires. "Le style", déclarait un jour D'Annunzio, et il ne savait pas qu'il définissait en cinq mots l'éthique de la sprezzatura, "est puissance isolante".

Assimilerons-nous la sprezzatura à la géométrie délicate et féroce qui rend possible la danse de la libellule ? Ou au métronome inflexible, tierce présence toujours en mouvement dans les leçons de Frédéric Chopin, sur lequel se mesuraient impitoyablement les tendresses et les turbulences, les rubato, les tourments, l'extase elle-même et l'atroce pressentiment ? "Que la main gauche soit votre maître de chapelle et garde toujours la mesure", recommandait ce Racine du piano qui ne tolérait pas les glissando, les ralentis, les jeux de pédales, les effets de sonorité, les transports, les révolutions, les revendications. "Que rien ne transparaisse du fond de notre coeur, que rien ne soit connu de nous excepté le sourire." Guermantes musical au plumage intact, au pied ailé, au regard "moins rêveur que spirituel et doux, dépourvu de toute amertume" — mais non d'ironie —, il appelait sèchement Scherzos les regards qu'il lui arrivait de jeter sur les ossuaires et les fosses. "Facilement, facilement", était sa maxime tandis que, promenant ses pas d'un mur à l'autre du salon, un mouchoir imprégné d'eau de Cologne sur les lèvres ou buvant à petites gorgées de l'eau de gomme pour pouvoir parler, il astreignait ses élèves à l'étude de ce traité d'ascèse, Le Clavecin bien tempéré.


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La sprezzatura, dans ses aspects les plus ancrés dans le siècle, est certainement un des traits de caractère de l'aventurier : un tempérament mercuriel, ambigu, impondérable, où persiste néanmoins la semence de la grâce.


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"D'un coeur léger, avec des mains légères..." Une vie pure est entièrement rythmée sur cette musique aérienne et véhémente, faite entièrement d'oubli et d'attention, de sourire et de piété. Il fut un temps où les rites, la liturgie constituaient le lieu géométrique et collectif de ces rythmes ineffables. Dans la plus simple des cérémonies d'autrefois, il y avait la grande allure de la vision : cette élégance de flamme vive, ce dialogue serré où tout se succède en tempo rubato et s'élève entre les puissances de l'âme et l'invisible, cette tombée de silences interstellaires — autre écriture du Dieu, plus pressante, qui ouvrait dans le bloc aveugle du monde mille points de fuite vers le royaume de la beauté surnaturelle : qui est le royaume des miroirs redressés et des chaînes brisées, où prendre et laisser sont une seule et même extase."