• Irène de Palacio

Avant "La Recherche" de Proust, le court essai "Mystères" de Fernand Gregh

Mis à jour : juin 27


"Mes plus belles traversées, mes ascensions les plus baignées de vent et de solitude, c'est dans ma chambre, les yeux fermés, étendu sur mon divan, que je les ai faites."

Fernand Gregh, "Mystères"



La première publication de "Mystères" du poète Fernand Gregh fut établie dans la Revue blanche (Tome XI) de septembre 1896. Nous reproduisons ci-dessous la version publiée par la suite dans le recueil La Fenêtre ouverte (1901). Cette version comporte quelques légères modifications (ajouts ou reformulations de certaines expressions) mais reste, bien entendu, substantiellement similaire. Plusieurs années avant la publication de La Recherche de Marcel Proust, condisciple et proche ami de Gregh, "Mystères" offre une plongée analogue dans le monde de l'inconscient, des souvenirs et des sensations, des réminiscences du passé et des phénomènes inexpliqués de l'esprit. Il est peu probable que les similitudes entre l'oeuvre de Proust et ce court essai de quelques pages ne soient que l'oeuvre d'une coïncidence. S'il est également exclu que Proust se soit inspiré des idées de "Mystères" pour élaborer La Recherche sans créditer son ami, on peut en revanche légitimement penser que le texte a trouvé sa source dans leurs riches entretiens privés. Pour le reste, il appartient au lecteur d'établir ses propres rapprochements entre les deux oeuvres... René de Messières a rédigé un précieux article à ce sujet dans The Romanic Review, en 1942 : Un Document probable sur le premier état de la pensée de Proust, Mystères par Fernand Gregh. Il s'y montre convaincu qu'il ne s'agit pas ici d'un hasard, mais invite cependant à la prudence dans l'établissement de comparaisons systématiques entre les deux auteurs. De fait, le mystérieux "V..." de Gregh est plus torturé que le narrateur de la Recherche, qui finit, lui, par extraire la quintessence du temps et adoucir ainsi la perspective de notre finitude.



La Fenêtre ouverte, recueil de Fernand Gregh dans lequel est publié "Mystères"

© Photo personnelle





Mystères



Note : Un jeune philosophe, M. Bernard, a consacré tout un livre, fort curieux et fort neuf, à ces phénomènes mystérieux de la vie mentale.



À Maurice Maeterlinck

Nous nous promenions, V... et moi, dans le grand parc, au matin de Pâques. Des cloches sonnèrent, très loin. Je les écoutais, tendant l'oreille au vent : leurs vibrations ondulaient sur le lac bleu du ciel. Et, songeant à l'antique légende qui a charmé notre enfance : "Les cloches sont revenues de pèlerinage", dis-je en me tournant vers V... Je m'arrêtai, étonné, presque effrayé de l'expression de son visage. Il semblait avoir perdu connaissance, et très pâle, un peu chancelant, regardait fixement devant lui. "Soutenez-moi", me dit-il. Et tandis que je lui prenais le bras : "Ne vous effrayez pas, ajouta-t-il. Ce n'est rien. Je vous expliquerai. Oh ! quel étrange vertige... Ce n'est rien, encore une fois. Cela s'en va". Il porta les mains à ses yeux et parut tendre toute sa force comme pour chasser quelque chose de dessous son front. "Tenez, reprit-il, c'est fini". Et aussitôt : "Pardon de vous avoir effrayé. Et merci de votre aide. Sans le secours de votre bras, Dieu me pardonne, je crois que je tombais à la renverse. Mais tout cela ne vous explique pas... Je viens d'avoir cet extraordinaire malaise moral qui me prend parfois. Je ne sais si vous l'avez éprouvé. J'ai fini par lui donner un nom. Je l'appelle une montée de souvenirs inconscients. C'est une crise d'abord mentale, mais qui me bouleverse tout entier, âme et corps. Le plus souvent, la sentant venir, je l'arrête court par un effort de volonté, en concentrant toute ma pensée sur n'importe quoi, là, devant mes yeux, un livre, une fleur. Je sens alors les souvenirs se presser à l'entrée de ma conscience, et retomber dans l'oubli. Mais aujourd'hui je n'ai pu réagir ; ces cloches m'ont pris à l'improviste. Voyez, reprit-il en souriant avec quelque effort, voyez comme je suis tout troublé. Mes explications s'en ressentent. Je le vois à votre air inquiet. Rassurez-vous encore une fois, je ne suis pas fou". Et me désignant un banc de pierre : "Asseyons-nous, là, voulez-vous ? et écoutez-moi".

Les cloches sonnaient toujours à toute volée. Aux premières, d'autres s'étaient jointes ; tous les villages de la plaine chantaient. Cette tempête de bronze où l'on se sent emporté quand on est au pied d'un clocher, apaisée à distance, se brisait en pluie sonore sur le vaste horizon.

Il écouta quelques instants et reprit : "Les cloches m'ont extraordinairement troublé aujourd'hui. Je ne cesserais pas de les écouter. Il faut pourtant que je vous dise... C'est un phénomène qui a été observé par beaucoup, sans qu'il ait jamais été entièrement décrit. Je ne sais même pas s'il a reçu un nom des spécialistes en psychologie.

Voici.

Vous vivez, vous allez et venez, vous dites des mots, vous faites des gestes. Et soudain, vous sentez que vous avez déjà fait ces gestes, dit ces mots, dans le même ordre, de la même façon, sans qu'il vous soit possible de dire où ni quand. Vous sentez que vous vivez identiquement une minute que vous avez déjà vécue. Mais vous ne pouvez la situer dans votre passé. Il y a des gens bienheureux que ces incidents de leur vie mentale laissent parfaitement tranquilles. Moi j'en deviendrais fou, s'ils se prolongeaient trop longtemps. Et, tant qu'ils se déroulent en moi, je me sens sur le bord de la folie. C'est ce qui m'est arrivé tout à l'heure.

Des mystiques partent de là pour parler d'une vie antérieure à laquelle ces souvenirs se rattacheraient. Bien que ces imaginations aient toujours quelque chose de séduisant et qu'il soit cruel de se les interdire, je crois pourtant pouvoir affirmer qu'en l'espèce ces mystiques se trompent. Car parfois, à force de tension intellectuelle, exaspéré par le mystère impénétrable, je suis arrivé, après des heures entières de réflexions et de recherches, à identifier ces souvenirs. Ils se rattachaient tout simplement à ma vie terrestre.

Quand j'arrive ainsi par un véritable tour de force psychologique à reconstituer le morceau du passé dont ils faisaient partie, je respire. Vous avez souvent cherché à remonter la chaîne d'un long rêve dont vous ne tenez que le dernier anneau, à savoir, la parole que vous prononciez, l'acte que vous accomplissiez au moment du réveil. Vous n'ignorez pas quelle fatigue une telle recherche est pour l'esprit. Vous imaginez donc facilement que lorsque je suis parvenu à mes fins, j'ai la tête brisée. Mais je suis content. Je me suis débarrassé d'une sorte d'étouffement. Je recommence à vivre de la vie normale, je rentre dans l'explicable, ou du moins dans le connu, je reprends pied sur terre. Oui, auparavant, j'étais comme ivre, comme un peu fou. Et je demeure tel quand je n'arrive pas à classer le phénomène, ce qui ne se produit que trop souvent. Longtemps après la crise, je suis encore tout troublé, tout vacillant, et comme tout retentissant de cette chute de l'inconnu dans ma conscience.

C'est que vous ne pouvez vous figurer, mon cher ami, à quel point cet étrange phénomène se propage dans tout mon être. Il n'est personne, je crois, qui n'ait au moins une fois éprouvé cette sensation bizarre de vivre identiquement une minute qu'on a déjà vécue. Mais qui s'arrêterait à si peu de chose ? Chez moi, au contraire, la montée des souvenirs n'est que le commencement d'une série de phénomènes, qui accaparent et bouleversent tout mon être pendant des minutes entières. Peut-être est-ce maladif ? Peut-être cela vient-il de ce que j'aime trop à plonger dans ces abîmes intérieurs, et que maintenant, sachant leur profondeur, j'ai plus vite qu'un autre le vertige sur leurs bords ? Ne soyez pas étonné de ce que je vous dis. Probablement étiez-vous à mille lieues de vous douter de cette mienne manie. Oui, je sais, vous ne me faisiez pas l'injure de croire que je n'avais pas de vie intérieure. Le mystère est à la mode aujourd'hui, comme la clarté le sera dans dix ans. Mais chez beaucoup l'amour du mystère n'est qu'une attitude élégante. Je ne puis penser qu'il en soit de même chez moi. Car j'en souffre. C'est la meilleure preuve, n'est-ce pas, qu'il n'est pas affecté ?

Encore une fois, je sens que je n'ai pas l'air de recéler, dans l'homme que je suis au regard des autres, un monomane d'espèce si particulière. Combien de vraies vies sont ainsi insoupçonnées ! On rit, on parle beaucoup, on est plaisant, on a l'air de tout comprendre, de trouver tout clair ; on est pareil aux autres ; et derrière cet homme-là commence seulement l'homme véritable, celui qui parle tout haut quand il est seul, et qui reste pendant de longues heures, sur son lit, écrasé moins par sa tristesse que par le poids du mystère accroupi sur sa poitrine. Nous sommes des abîmes les uns pour les autres. Quand nous marchons coude à coude à Paris, par les rues bruyantes, devisant de mille choses frivoles en petites phrases lucides, nous ne songeons guère que chacun de nous est un infini côtoyant un infini. Et en parlant de Paris, j'ai l'air de restreindre cette pensée à nous autres, gens cultivés, pleins d'idées et de sentiments complexes. Mais non : la paysanne qui monte là-bas le sentier, dans la robe neuve dont elle va éblouir ses compagnes à la messe de Pâques, est aussi mystérieuse que nos amies de Paris. Les âmes ne diffèrent que par leur surface. Toutes, en leur fond ténébreux, recèlent l'inexplicable. Ne soyez donc pas étonné de m'entendre tenir des propos si inattendus. Si les âmes, au lieu de se dissimuler sous le vain langage que nous parlons, se répandaient au dehors par leurs vraies paroles, ce serait pour tous une stupeur générale et ininterrompue. Laissez-moi donc vous dire que je vis dans les fantasmagories de l'inconscient. J'oscille de l'infini de la sensation à l'infini du souvenir. Le monde entier tient dans une sensation. Elle est quelque chose d'inépuisable par l'analyse. Je commence à comprendre la vérité de ces formules apprises au collège. Toujours et toujours une sensation contient du nouveau, parce que tout se touche et que, de cette feuille que je frôle, la continuité des choses propage un invisible frisson jusqu'aux confins de l'univers. Toute sensation s'accompagne de petites sensations infinitésimales qui lui sont ce qu'en acoustique les harmoniques sont à la note fondamentale. Parfois, je m'arrête pour les entendre vibrer. Je respire dans la brise de mer les vagues qu'elle a fouettées, dans l'odeur d'une rose la couleur du ciel qui l'a épanouie. Mais le souvenir est encore plus fort à me troubler que la sensation. À vrai dire, je ne vis plus, je me souviens d'avoir vécu. Je passe ma vie à me la rappeler. J'arrive à ne sentir les choses qu'après coup. Je n'extraierai de ce matin de Pâques sa beauté que dans quelques jours, en le revoyant dans ma mémoire. Comme les pires des snobs, mais pour d'autres raisons, je ne voyage pas pour voir, mais pour avoir vu. Je vais faire en voyage une moisson de souvenirs, sur lesquels je vis jusqu'au prochain départ. Mes plus belles traversées, mes ascensions les plus baignées de vent et de solitude, c'est dans ma chambre, les yeux fermés, étendu sur mon divan, que je les ai faites.

Et, comme de mes excursions à travers le monde, il en est de mon voyage dans la vie. Le présent ne me plaît jamais, l'avenir me laisse indifférent, puisqu'il n'est pas ; seul, le passé me paraît beau. Je sais qu'il fut médiocre et imparfait alors qu'il était le présent ; mais le temps l'a dépouillé de tout son précaire et de toutes ses laideurs, et je ne me lasse pas de le contempler. C'est pourquoi je suis fasciné par mon enfance. Comme elle est de toute ma vie la partie la plus éloignée, elle m'en apparaît la plus belle. Je ne puis dire la tendresse, attristée de regrets, que j'ai au cœur pour le petit garçon trop sensible et trop sage que je fus, et combien il me semble que j'ai déchu depuis."

Il reprit après un silence : "Tant que mes souvenirs sont naturels, tant que je puis les situer dans mon passé, ils me troublent, mais doucement, et je goûte avec un battement de cœur, mais sans souffrance, leur charme triste. – Mais quand je ne puis faire, comme disent les psychologues, cette localisation, quand au mystère de la mémoire s'ajoute celui de l'inconscient, je suis dépassé, terrassé par trop d'inexplicable ; je ne puis supporter le poids de tant d'infini, j'ai un éblouissement, un étourdissement comme devant une révélation interdite, si forte que le contrecoup atteint mon corps même : j'en perdrais connaissance. J'imagine que l'extase mystique, celle de Saint Louis à qui l'on apporte le petit enfant divin, de Bernadette devant qui la Vierge se dresse au fond de la grotte, n'est guère différente de l'état psychique où je me trouve en ces moments-là.

C'est ce qui m'est arrivé tout à l'heure. Les cloches ont sonné... Avais-je en pareilles circonstances, dans le même décor d'un beau parc, par un semblable matin radieux, le long d'une allée pareille, près d'un même banc de pierre et de mousse, entendu jadis sonner les cloches de Pâques ? Je ne sais, je crois bien me rappeler maintenant que, tout jeune, j'allais chez une de mes tantes, morte aujourd'hui, dans une vieille maison pleine de miroirs verdis par le temps, au milieu d'un parc, au bord de la mer, passer les vacances de Pâques, et que sans doute c'est là que j'ai vécu – vous voyez comme il y a longtemps, – cette minute que je viens de revivre identique à côté de vous. Toujours est-il qu'au bruit des cloches il s'est produit, j'ai senti se produire en moi, une sorte de déclenchement qui a supprimé tout le passé entre cette minute d'autrefois et la minute où j'étais.

J'ai senti que j'avais déjà fait tout ce que je faisais, éprouvé tout ce que j'éprouvais, pensé tout ce que je me disais à moi-même dans un moment semblable ; que j'avais déjà, en entendant sonner des cloches, fait ces gestes, tous exactement, et dans le même ordre, que j'avais déjà, ainsi, touché une branche, poussé un caillou, tourné la tête, tandis que les cloches sonnaient sous un ciel du même bleu, dans un air aussi vif et aussi vague, avec la même succession de notes...

J'agissais comme un automate conscient ; tout ce que je faisais ou pensais m'apparaissait aussitôt comme ayant pu être prévu d'avance : ma vie se déroulait seconde par seconde, j'étais un revenant qui recommencerait à vivre en se souvenant de sa première existence, j'assistais en simple spectateur à ma propre vie.

C'est horrible. L'angoisse que j'éprouve à ce moment est indicible ; je me sens devenir fou. Et j'en défaille, non métaphoriquement, mais littéralement : ma tête tourne, mon cœur bat à rompre, et je tomberais à la renverse si un bras ami ne me soutenait.

Je ne sais pas s'il y a dans mon angoisse les frayeurs d'une catastrophe métaphysique. Vous connaissez le principe des Indiscernables, de Leibniz ? Vous connaissez aussi l'anecdote qui l'illustre. Leibniz, se promenant avec je ne sais plus quelle princesse savante, dans un parc d'Allemagne, prit deux feuilles d'un arbre. "Elles semblent, dit-il, absolument identiques, et pourtant elles ne le sont pas, car si elles l'étaient, on ne saurait les discerner. Il n'est même pas besoin, Madame, de chercher entre elles des différences qu'on finirait certainement par trouver. Logiquement, elles ne peuvent être identiques ; et, en appelant l'une A et l'autre B, on les confondrait, la feuille A serait la feuille B, ce qui est absurde. Car une chose ne peut pas être à la fois elle et une autre". Eh bien dans les crises, la minute présente est en tous points semblable à la minute passée. Aujourd'hui devient autrefois, une chose est aussi une autre chose. J'ai peut-être, dans ce moment-là, la stupeur foudroyée qu'aurait un mathématicien en voyant tout à coup 2 et 2 faire 5. À moins qu'il ne faille voir, dans mon vertige, le sentiment effroyable de notre automatisme, la vision trop soudaine de ce qu'il y a de mécanique et de fatal dans l'esprit, la révélation que nous ne sommes pas libres, que nous ne sommes que de merveilleux appareils d'horlogerie qui se déroulent, inéluctablement, et qu'en détournant le rouleau, en le remettant à un point déjà passé, tout recommence de nouveau dans le même ordre...

Êtes-vous rassuré maintenant ? me dit mon ami en se levant avec vivacité. Pour moi, mon petit accès de folie est passé. Rentrons. Il nous faut faire un peu de frais pour le déjeuner. Il vient du monde de Paris. Le banal causeur va remplacer en moi, pour le restant de la journée, ce rêveur qui a des syncopes en écoutant sonner les cloches, et dont mes voisines de table ne soupçonneront certes pas l'existence. Ainsi est la vie : très claire et très simple en apparence, au milieu d'un mystère infini ; une épave de lumière sur un Océan d'inconnaissable."