"Assez ! Extrait du journal d'un peintre défunt" (Ivan Tourgueniev)


Ivan Tourgueniev (1818-1883)




Extraits de :

Ivan Tourgueniev

Assez ! Extrait du journal d'un peintre défunt

(1864)




I


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II


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III


« Assez ! » me disais-je à moi-même, en gravissant péniblement le flanc d'une montagne escarpée qui s'élevait depuis les rives d'un fleuve paisible. « Assez ! » me répétai-je, en humant l'haleine résineuse d'un bosquet de sapins, particulièrement odorante dans la fraîcheur du crépuscule... « Assez ! » me dis-je de nouveau en m'asseyant sur un tertre moussu qui surplombait le fleuve, les yeux fixés sur les vagues sombres et paresseuses que dominaient les tiges vert clair des joncs... Assez, assez remué, assez erré : il est temps de rentrer en soi-même, de se prendre la tête à deux mains, et d'ordonner à son cœur de ne plus battre.


Suffit de se laisser griser par la caresse des sensations troubles et captivantes, de poursuivre chaque forme nouvelle du Beau, d'essayer de saisir le frisson par ses ailes puissantes et

ténues... J'ai tout goûté..., vécu toutes les sensations... Je suis las...


Que me fait, à moi, le soleil levant, qui, à chaque instant, conquiert de nouveaux espaces du ciel et s'embrase comme une passion triomphante ? Que me fait le rossignol, qui se cache dans un buisson tout couvert de rosée, à deux pas de moi, dans le silence, dans la paix et dans l'éclat du soir, et me révèle sa présence par un chant magique ? On pourrait croire, à l'entendre, qu'il n'y a encore jamais eu de rossignol et qu'il est le premier qui chante le premier chant du premier amour... Toutes ces choses ont existé, pourtant, et se sont répétées des milliers de fois... Quand je songe qu'il en sera de même jusqu'à la fin des siècles, qu'il y a une règle immuable, une loi, eh bien, le dépit me gagne. Mais oui, le dépit !



IV


Ah ! j'ai bien vieilli ! Autrefois, rien de tel ne me serait venu à l'esprit... Je dis : autrefois, entendez aux jours heureux où je m'embrasais comme le soleil et chantais comme le rossignol. Allons, il faut l'avouer : tout est devenu bien terne autour de moi et la vie n'a plus de couleur. Et d'ailleurs, la lumière qui éclaire tout et lui donne force et signification, la lumière qui rayonne du cœur de l'homme, cette lumière-là s'est éteinte en moi-même... Pas encore tout à fait, à vrai dire : elle est en veilleuse, elle sommeille à peine, sans éclat, sans chaleur.


Une fois, à Moscou, je me suis approché de la fenêtre grillagée d'une petite église vétuste et me suis appuyé contre elle : Il faisait nuit sous les voûtes basses ; une veilleuse oubliée clignotait faiblement de sa petite lumière rougeâtre devant une vieille icône. À peine distinguait-on les lèvres du saint visage, des lèvres sévères, douloureuses : une morne obscurité régnait tout autour, prête à étouffer sous sa pénombre le faible rayonnement de l'inutile lumière... À présent, mon cœur est comme cette lumière, comme ces ténèbres...


(...)


XIII


Qui que nous soyons, le destin nous dirige avec une sévérité impassible. Au début, nous ne sentons pas sa poigne, absorbés que nous sommes par toutes sortes d'accidents, de sottises, par nous-mêmes enfin... Tant que l'on peut se créer des illusions, tant qu'on n'a pas honte de mentir, on peut vivre, on ose espérer. L'incomplète vérité (la question ne se pose même pas à l'égard de l'absolu), la parcelle de vérité qui nous est accessible nous clôt les lèvres incontinent, nous enchaîne les bras et nous réduit au néant.


Alors, pour ne point tomber en cendres et sombrer dans l'inconscient — dans le mépris de soi-même —, l'homme n'a plus qu'un parti à prendre : se détourner de tout avec sérénité et dire : « Assez ! » Croiser ses faibles bras sur sa poitrine stérile et conserver l'ultime dignité qui lui demeure encore : la conscience de son néant.


Pascal y fait allusion en qualifiant l'homme de « roseau pensant » et en déclarant que quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Fragile dignité ! Piètre consolation !


Quel que tu sois, mon malheureux compagnon d'infortune, tu auras beau te pénétrer de Pascal et le croire, jamais tu ne sauras réfuter les paroles terribles du poète :


« La vie n'est qu'un fantôme errant ; l'homme n'est qu'un misérable comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et que l'on n'entend plus ensuite ; la vie n'est qu'une histoire racontée par un sot, plein de bruit et de fureur, mais ne signifiant rien. »


Je viens de citer Macbeth ; j'évoque ses sorcières, ses spectres, ses visions... Hélas ! ce n'est point tout cela qui m'effraie, ni les fantasmagories d’Hoffmann, quelque aspect qu'elles puissent prendre... Ce qui me fait peur, c'est que précisément il n'y ait rien d'effarant, que l'essence de la vie soit mesquine, dépourvue de tout intérêt, plate comme une chaussée. Quiconque s'est imbu de cette idée-là, quiconque a bu de cette absinthe ne pourra plus jamais savourer le miel le plus doux, ni le bonheur le plus parfait ; le bonheur de l'amour, de l'union absolue, du don de soi le plus complet n'aura plus d'attrait pour lui. La petitesse de l’homme, sa vie éphémère anéantissent en lui toute dignité.


Il a aimé, s'est embrasé, a balbutié quelques pauvres paroles sur le bonheur qui ne finit jamais, sur les joies immortelles, et voilà déjà qu'il n'y a plus trace du ver qui a rongé sa langue desséchée ! C'est ainsi qu'au tard de l'automne, quand l'herbe couverte de givre paraît inanimée aux abords de la forêt dénudée, il suffit que le soleil perce un instant le brouillard et regarde fixement la terre refroidie pour que, de toutes parts, les moucherons volètent aussitôt. Ils jouent dans le rayon de soleil, s'agitent, s'élancent, redescendent et voltigent les uns au-dessus des autres... Le soleil se cache, et les moucherons tombent comme une pluie fine : c'est la fin de leur vie fugace !



XIV


Mais, dira-t-on, n'y a-t-il donc point de notions sublimes, de grands mots consolateurs: « Démocratie, Droit, Liberté, Humanité, Art ? » Ils existent, certes, et beaucoup d'hommes ne vivent que par eux et pour eux. Je crois tout de même que si Shakespeare revenait, il ne renierait pas son Hamlet, ni son Roi Lear... Son esprit perspicace ne découvrirait aucun changement dans les mœurs des hommes : le même tableau bariolé, avec une toile de fond peu complexe, se déroulerait devant ses yeux avec une monotonie inquiétante. La même légèreté, la même cruauté, la même soif de sang, d'or et de boue, les mêmes plaisirs mesquins, les mêmes souffrances stupides endurées au nom de... eh bien ! au nom de ces fadaises qu'Aristophane raillait il y a de cela deux mille ans.


Des subterfuges grossiers attirent cette hydre à mille têtes qu'est la foule avec la même facilité qu'autrefois ; les manœuvres des gouvernements n'ont pas changé, pas plus que les habitudes d'esclavage et le naturel dans le mensonge... Bref, c'est toujours le même écureuil qui saute dans une roue que l'on ne s'est seulement pas donné la peine de repeindre. De nouveau, Shakespeare ferait dire au roi Lear ces dures paroles : « Il n'y a point de coupables », ce qui signifie qu'il n'y a point de justes non plus ! Il déclarerait : « Assez ! » comme moi, et se détournerait des hommes.


Si, une petite retouche peut-être : à la place de Richard, tyran tragique et taciturne, le génie satirique du poète éprouverait peut-être l'e