Amiel et Maurice de Guérin: La Tentation du Rêve

Dernière mise à jour : 11 avr. 2021


Caspar David Friedrich, Lever de lune sur la mer, 1822




Extraits de:

Georges Gusdorf

L’HOMME ROMANTIQUE

1966




"Le thème de la migration des âmes est familier aux romantiques ; après la mort, les âmes, libérées de leur prison de chair, vagabonderont à travers les espaces cosmiques, jusqu'au moment où il leur sera donné de se réincarner dans un être nouveau, au sein duquel elles prolongeront leur destinée mystérieuse. La rêverie offre la possibilité d'une dépossession, d'une migration de l'âme à l'intérieur même de l'expérience vécue, elle autorise un exercice d'ontologie.


Amiel réalise un exercice de ce genre ; l'être personnel met à l'épreuve la possibilité dont il jouit de se déprendre ou de se reprendre :


« Se défaire de son organisation actuelle en oubliant et en éteignant de proche en proche ses divers sens, et rentrant sympathiquement, par une sorte de résorption merveilleuse, dans l'état psychique antérieur à la vue et à l'ouïe ; plus encore, redescendre dans cet enveloppement jusqu'à l'état d'animal et même de plante ; — et plus profondément encore, par une simplification croissante, se réduire à l'état de germe, de point, d'existence latente ; c'est-à-dire s'affranchir de l'espace, du temps, du corps et de la vie en replongeant de cercle en cercle jusqu'aux ténèbres de son être primitif, en rééprouvant, par d'infinies métamorphoses, l'émotion de sa propre genèse, et en se retirant et en se condensant en soi jusqu'à la virtualité des limbes : — faculté précieuse et trop rare, privilège suprême de l'intelligence, jeunesse spirituelle à volonté.»


La conscience romantique ressent la nostalgie de ce moment de la plus haute actualité, et cette nostalgie ontologique pourrait bien être la clef de toutes les nostalgies subalternes, dans l'espace spirituel du romantisme. Une sensibilité sans borne s'identifie à l'expansion cosmique de l'être. Maurice de Guérin, comme Amiel, expérimente ce mouvement d'identification au sens dans sa totalité.


« Tout se brouille au-dedans et au-dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l'universalité des choses roule ses flots contre un point isolé, comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit... Je soutiens l'assaut d'une onde infinie, combien de temps tiendrai-je ferme ? (...) J'ai douté de moi-même d'un point imperceptible. Le doute qui couvrait ce point imperceptible a rompu ses limites, il couvre le monde ; un atome s'est dilaté sur l'univers entier. Je ne souffrais qu'en moi-même ; je souffre en toutes choses. »


La pensée romantique ne va pas, comme la doctrine bouddhique, jusqu'à considérer l'individualité comme le résultat d'une pernicieuse illusion. Mais elle situe l'être personnel en prise directe avec l'être total de l'univers ; la conscience est un point d'affleurement pour le sens ; en revenant à sa racine, elle parcourt l'arbre du monde.



Portrait de Maurice de Guérin (1810-1839)



Guérin note le lendemain :


« La graine qui germe pousse la vie en deux sens contraires ; la plumule gagne en haut et la radicule en bas. Je voudrais être l'insecte qui se loge et vit dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe des racines et je contemplerais l'action puissante des pores qui aspirent la vie ; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les pores qui, comme autant de bouches, l'éveillent et l'attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être qui l'invoque, et de la joie de l'être. J'assisterais à leurs embrassements. »


Les critiques évoquent souvent, à propos de textes comme ceux-là, la notion de Panthéisme, vaguement réprobatrice, héritière d'une tradition de haine théologienne. Le romantisme sacralise le réel total, y compris les êtres individuels ; mais la réalité cosmique, émanation et incarnation de la divinité, n'épuise pas la divinité, qui demeure en surplus, dans le mystère de son être. Dieu subsiste, au fond de sa distance irréductible, et la conscience en expansion se tient en deçà de la limite extrême où elle s'évanouirait. Guérin écrit :


« J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses intimes demeures, au point de départ de la vie universelle. »


(...)


Marcel Raymond, commentant ces textes, distingue entre l'expérience d'Amiel et celle de Guérin.


« Amiel s'avance plus loin. Cette redescente, qui est aussi bien une remontée, aboutit à une existence antérieure à toute existence, qui s'apparentera selon les uns au nirvana bouddhique et s'identifiera selon les autres au premier mouvement de la Mère éternelle. »


La genèse de l'individu que fut Amiel se fond dans une genèse cosmique, accomplie dans la nuit par l'effet d'une conscience elle-même nocturne. « Le milieu de notre conscience est inconscient, écrit Amiel, comme le noyau du soleil est obscur ». Pas plus que Guérin, pas plus que quiconque, Amiel n'a accès dans le centre noir du soleil. La conscience romantique, fascinée par le pôle négatif de l'existence, est ensemble repoussée par lui. Il ne lui sera pas donné d'entrer de plain-pied dans la demeure de l'incréé ; comme l'insecte attiré par la lampe, elle ne pourra traverser la paroi à laquelle elle ne cesse de se heurter, et qui pourtant la protège contre la destruction totale ou l'inconscience absolue.