Amiel ou le martyre de l'idéal

Dernière mise à jour : 12 janv. 2021


Henri-Frédéric Amiel (1821-1881)






Introduction aux Fragments D'un Journal Intime d'Henri-Frédéric Amiel


par Edmond Schérer




"Le besoin de soif de l'absolu, totalité, l'aspiration — transportez tout domaine du sentiment personnel, dans la conscience, et le martyr de à L'infini, la dans le le travail de cela vous aurez l'idéalisme. Amiel a été le martyre l'idéal.


(...)


La tyrannie de l'idéal se traduit, chez Amiel, par une timidité maladive et par des contradictions intimes. (...) Toutes les personnes qui ont connu Amiel de près sont d'accord sur l'aspect contradictoire de sa nature, sur les oppositions qu'offrait son caractère et qui en faisaient à la fois la richesse et la stérilité, l'ambiguïté et le charme. Son idéalisme même, ainsi que me le fait remarquer une personne de ses amies, n'apparaît-il pas tantôt comme une maladie et tantôt comme une noblesse ?


Et que d'autres contrastes et de toutes sortes ! Le sens religieux et les audaces de l'intelligence, le mysticisme et la curiosité de l'esprit, le courage et la faiblesse, l'ambition et l'apathie, la timidité et la fierté, la réserve et le besoin d'abandon, la candeur et l'ironie, la désespérance et la frivolité, le goût des grandes choses, des plus grandes, et l'enfantillage; dans toute sa manière d'être, enfin, un je ne sais quoi qui condamnait tant de réelle valeur et de noblesse à être méconnu.



La constitution spirituelle d'Amiel nous donne sa vie, une lutte contre les conditions viriles de l'existence, — elle nous donne sa souffrance, la volonté qui se désole de ne pouvoir vouloir, — elle nous donne son œuvre, l'œuvre consciente et achevée qui est peu de chose, et l'œuvre inconsciente et fragmentaire, l'observation de lui-même, l'annotation psychologique quotidienne dont rien ne surpasse l'intérêt.


Tout se réunit pour rendre Amiel impropre à l'action. La passion du complet et du partait, qui n'est que l'une des formes de la préoccupation de l'absolu intervient sans cesse, chez lui, entre le concept et l'exécution. Comment arriver jamais à mettre la plume au papier lorsqu'on croit devoir tout dire en un sujet et lorsqu'on veut le dire mieux que bien ?


Amiel est dominé, selon sa propre expression, par le sentiment métaphysique de l'infinie multitude des possibles et par le sentiment critique de l'insuffisance de chaque possibilité présente.


« J'agrandis, dit-il, je complique et étends tout ce que je touche de façon à n'en être plus maître et à ne pouvoir écrire. »

Et dans un sens plus général :


« Le besoin de totalité me détache de tout et l'idéal irréalisable m'ôte la saveur de toute réalité. »


Ajoutons que l'intensité de la vie intérieure rend impropre au rôle d'homme. Un contemplatif tel qu'Amiel ne met guère d'intérêt à persuader les esprits ou à plier les volontés. L'État, le public, l'opinion, notre ami l'avoue, n'étaient pas des formes de sa vie, et ne disaient presque rien à son cœur. Sans compter l'aversion naturelle du penseur pour les compromissions de la propagande, et le dédain de l'aristocratie intellectuelle pour les masses.


« Je ne songe jamais au public, à l'utilité, à l'exploitation, et j'éprouve une joie suffisante d'avoir participé à un mystère, d'avoir deviné une chose profonde, touché une réalité sacrée. Connaître me suffit, exprimer me semble parfois profaner, faire connaître ressemble à divulguer.
C'est tout a fait l'instinct féminin, la protection du sentiment, l'ensevelissement des expériences individuelles, le silence sur les meilleurs secrets. J'incline à l'ésotérisme. à la discrétion pythagoricienne par aversion de la jactance grossière. »

Le don spécial d'Amie], nous le savons, est la transformation incessante, la transmutation universelle ; il en résulte une mobilité qui devient une dernière cause d'impuissance.


« Quel éternel va-et- vient que ma vie intérieure ! Quelle instabilité de goût, d'élans, d'attraits et de répugnances !
... Ma faculté essentielle c'est la souplesse de métamorphose, l'intelligence des diversités infinies de la vie dans les divers êtres. Répéter et reproduire en moi par l'intelligence sympathique toutes les existences individuelles m'est plus facile que de vivre de ma propre vie. »





En somme, peu