Émile Zola : Lettre à propos de Shakespeare

Dernière mise à jour : juil. 1





Émile Zola

Lettres de jeunesse

(1907)


"Originaire d'Aix-en-Provence, Jean-Baptistin Baille (1841-1918), fut l'un des deux grands amis de jeunesse de Zola (1840-1902), l'autre étant Paul Cézanne. Tous trois, élèves du collège Bourbon à Aix-en-Provence, formaient un "trio d'inséparables". "Ravagés d'une fièvre de littérature et d'art" (L'Oeuvre), ils allaient au théâtre d'Aix, écrivaient des vers, parcouraient la campagne, chassaient, allaient à la pêche et faisaient des parties de baignades dans la campagne aixoise. Obligé de suivre sa mère à Paris à partir de 1858, Zola écrivit de nombreuses lettres à Baille et le peignit dans son roman L'Oeuvre sous les traits de Dubuche."





Paris, 23 juillet 1860.


Mon cher Baille,


(...) — Je t'ai promis de te parler de Shakespeare, ce n'est pas une petite tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne s'explique pas. Te répéter tout ce qu'on a dit sur lui, et dire sur la foi des autres que nul n'a mieux connu le cœur bumain, pousser des oh! et des ah! avec force points d'exclamations, cela ne me sourit nullement. N'importe, je vais lâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre d'autres critiques, je n'en puis mais; tout ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre. — Il faudrait presque un volume pour chaque drame et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que résumer en quelques lignes. Quoi qu'il en soit, parlons d'abord de la forme.


— Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet guère d'apprécier le style. Telle comparaison qui me parait de mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans l'original; les Italiens disaient traduttore, traditore, — traducteur, traître. — Néanmoins, comme je suis obligé de juger d'après ce que je lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule; tu sais combien je désire la liberté dans l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète et j'aime l'harmonie des idées et des images.


Maintenant que j'ai fait cette petite chicane, il ne me reste plus qu'à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d'œuvre; les scènes sont courtes et nombreuses; la décoration change chaque fois et ce perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous habitue à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poète, en lui permettant de nous montrer toute l'action. Rien de plus habilement tissé; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau de la vie elle-même; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là le grotesque. Mais rien de heurté; nous rentrons en nous-mêmes, nous voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne pouvons nous empêcher d'avouer que la vérité a conduit la plume de l'écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté l'idéal; de même que dans la vie l'idéal a une large place, de même dans ses drames nous voyons toujours flotter une blanche vision : Ophélie, et sa folie si poétique; Juliette, et son amour si pur. Parfois l'idéal n'est plus l'ange de lumière, mais l'ange des ténèbres, c'est Caliban, le démon de la Tempête, ce sont les trois sorcières de Macbeth.


D'ailleurs, comme bien des poètes, Shakespeare se sert souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre l'épouvante, l'amour, etc. Ou bien encore il tire de l'horrible des effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d'où elle fuira avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle se demande si ce n'est pas là du poison; elle a peur de s'éveiller seule dans les entrailles de la terre; elle voit les cadavres de ses ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se joue de leurs ossements et, folle de terreur, s'en frappe le crâne. Puis l'amour l'emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en s'écriant : « Je viens, Roméo ! je bois à toi ! » Ce morceau est des plus beaux, et on ne peut préférer que l'entretien des amants, lorsqu'ils se séparent à l'aurore naissante.


— Pour mieux faire comprendre ma pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre une pensée réelle, un être humain; qu'il faut fouiller au fond et ne voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C'est même cet emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance dans les actions; mais ces taches sont si rares, et les beautés si nombreuses qu'on n'a que le temps d'admirer.


— Victor Hugo, a-t-on dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poète français ose moins que le poète anglais : l'alliance de la comédie à la tragédie qu'on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde, femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, habille et rit. On passe en chantant auprès du malheur d'autrui. C'est cette vérité que peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire. — Aussi chez lui. à chaque instant, de petites digressions: deux mots seulement, et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie, c'est que cela ne nuit en rien à l'action principale. Hamlet est surtout un prodige en ce genre; mille incidents surviennent ne semblant appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n'aurait plus qu'une froide et pâle tragédie.


Une remarque singulière encore sur ces digressions : d'ordinaire, les drames sont courts, et l'on s'étonne après les avoir lus qu'ils puissent contenir tant de choses. C'est grâce, je crois, à ces scènes épisodiques. — Le poète prend donc un sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence de toutes les lentilles. De là, je te l'ai dit, ce grand nombre de petites scènes, n'entravant nullement la marche de l'action, la grandissant et l'éclairant plutôt. Mais qu'un poète médiocre ne s'avise pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène de parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur et ses misères. Le sentier est étroit et l'abîme est profond; si vous n'êtes pas sublime, vous allez être diffus et détestable. — D'ailleurs, la digression ne semble pas volontaire; elle vient naturellement et devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c'est là ce qui la fait accepter, elle est fondée sur l'observation, et n'apparaît que pour révéler un des côtés de l'action tragique ou comique. Ne la condamnez pas avant d'avoir pensé longuement : souvent l'idée est cachée sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de vous éblouir.


— Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne appréciation dans quelques mots saillants; j'adore les conclusions lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux. Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme et non les hommes. Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité; il y peint un de nos côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, l'amour; Macbeth, l'ambition elle vice ; Hamlet, le doute et la faiblesse ; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d'étranges exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou idéa- listes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et de l'idéal.


— Quant au style, je le répète, je ne puis le juger. — Je voulais parler d'abord de la forme, puis apprécier deux ou trois drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j'ai mêlé les deux sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux ! N'ayant pas lu Shakespeare, tu ne m'aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère l'avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à L'examen de tel ou tel drame. Cela d'ailleurs m'eût entraîné fort loin. Un de ces jours je ne désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare; pour l'instant, contente-toi de ces quelques lignes.


D'ailleurs, tu feras mieux de l'étudier en le lisant, qu'en lisant mes pâles et peut-être fausses appréciations. Je le juge tel que je l'ai compris à une première lecture; je puis me tromper. Si tu étais libre, je te dirais : « Lis-le à ton tour et dis-moi ce que tu penses ; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements. » Mais il faut forcément remettre cela à plus tard. — J'ai babillé et c'est tout ce qu'il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si grosses qu'elles puissent être.


(...)



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